mardi, septembre 26, 2006

Madame Loyale

Le jour s’était levé sur le campement. Le chapiteau bariolé, cousu de pièces de tissus hétéroclites, se dressait, si ce n’est fièrement, du moins droitement, derrière le cimetière, les roulottes disposées tout autour en un cercle presque complet.
Ils y avaient œuvré presque toute la nuit, ne s’accordant que quelques maigres instants de repos avant que le soleil ne les salue de ses premiers rayons blafards.
Les traits tirés et les yeux cernés, les premiers éveillés d’un sommeil insuffisant avaient commencé à allumer un feu et préparaient la pitance.
Loyale s’était couchée la dernière, comme toujours. Ne pouvant participer physiquement aux travaux, elle supervisait et organisait les choses, restant jusqu’au dernier instant pour s’assurer que tout était parfait.
Elle appela Brutus, qui, comme toujours apparu dans la minute. Son bain était déjà prêt, elle le savait, il était la prévenance personnifiée. Et si son rôle à elle était de s’occuper de ses protégés, lui avait mis un point d’honneur à se mettre à son service personnel. Elle n’avait jamais su jusqu’où allaient les sentiments de Brutus à son égard, ce sujet n’avait jamais été abordé. Il ne parlait que peu, toujours à point nommé, mais après toutes ces années une compréhension muette et complice s’était développée entre eux. Elle était devenu son parasite dépendant, et il lui prêtait son corps puissant de son plein gré. Elle plaignait juste par avance, celui qui aurait la bêtise de penser à la vue du géant que son intelligence était inversement proportionnelle à sa taille.
Il la plongea délicatement dans l’eau chaude et parfumée, nettoyant délicatement son corps encore las du voyage et de la nuit trop courte. Puis il la sécha, leur regard s’évitant toujours soigneusement à cet instant, l’habilla et releva son opulente chevelure auburn en un chignon légèrement fouillis au dessus de sa nuque.
Il la glissa enfin dans le harnais, et tous deux sortirent rejoindre les premiers levés.
Il lui fit manger un peu de l’épais gruau, cuillère après cuillère, puis quand elle eut fini, se restaura lui-même.
Une à une, des silhouettes plus ou moins difformes sortaient des roulottes pour les rejoindre.
Elle attendit que la plupart d’entre eux fassent cercle autour du feu, grelottant un peu dans le froid et la rosée matinale, perclus de fatigue.


Mes amours, je vous vois bien trop fatigués à mon goût. Vous imposer de travailler ce soir me paraîtrait inhumain, et nous ne le sommes déjà que trop.
Ils rirent en coeur à ces mots.
Prenons donc la journée pour annoncer à nos hôtes notre présence.
Attendons un peu que chacun se réveille, puis égayez vous à votre gré en ces rues. Paradez mes beautés et drainez leur curiosité à vos basques.
Je veux voir l’éclat de la perversité s’allumer dans leurs yeux, même s’ils n’osent pas plus q’un regard en coin. Cet air de ne pas y toucher je m’en lèche toujours les babines à l’avance.
Ramenez donc les gosses au nez morveux et au caillou facile, les ménagères croupissant dans leur ennui conjugal, les maris frustrés du ventre arrondi et sacré de madame.
Ramenez-moi les solitaires, les populaires, les parias, les sycophantes et les flatteurs à la longue langue, tous ici face à nous sont logés à la même enseigne.
Demain soir nous leur montrerons qui nous sommes, et surtout qui ils sont.


Peu à peu du bruit commençait à leur arriver de la ville s’éveillant.
_________________

0 Comments:

Enregistrer un commentaire

Links to this post:

Créer un lien

<< Home