mardi, septembre 26, 2006

Madame Loyale

Lentement la caravane avançait, les sommets des charrettes découpant une sombre ligne montagneuse sur le crépuscule violacé. On entendait le pas des chevaux, le souffle de leurs naseaux, peinant dans les derniers instants à tirer leur fardeau. Les grincements des roues se ponctuaient parfois d’une invective des meneurs d’attelage ou du claquement d’une chambrière au dessus des croupes.
L’équipage pénétra la ville avec lenteur, cherchant le point où il pourrait s’abandonner. Il laissa derrière lui la bibliothèque, la mairie, contourna le cimetière et enfin fit halte sur un espace propice à l’installation. Un endroit en vue, mais point trop, avec un voisinage peu dérangeant ou dérangeable.

Loyale contempla le lieu et sourit, satisfaite. Elle émit un claquement de langue et Brutus, le géant taciturne la pris délicatement par la taille pour la faire descendre du siège. Avec l’étrange tendresse dont la presque bête savait faire preuve, il déposa la femme-tronc dans le harnais accroché à son torse, bouclant une à une les sangles de maintien.
Un autre claquement et il glissa dans sa bouche la pipe d’écume qu’elle affectionnait tant, l’alluma sans un mot. Elle inspira une longue bouffée, sentant ses poumons s’emplir de la fumée âcre, en soupira d’aise. Une longue volute malodorante monta. Elle sourit encore, les yeux brillants à la lune.

Une autre ville, un autre nuit pour elle et ses protégés. Ce soir ils feraient silence et s’installeraient avec discrétion, il était plus dur de chasser un campement déjà installé, ils en avaient fait l’expérience.
Ils donneraient ici une nouvelle représentation, flattant comme toujours leur bassesse et leurs mauvais instincts. Ils caresseraient leur regard de ce qui aurait pu, les rassurant d’un « ce ne sera ». Aguichant, terrifiant, cajolant, les emberlificotant dans la gangue de leur culpabilité et de leur haine.
La séduction de l’étrange, tel était leur credo. Provoquer le dégoût aux limites d’une inavouable attirance, voilà où ils étaient passés maîtres.

Encore un claquement et Brutus retira la pipe de sa bouche.
De sa voix rauque et traînante, assez forte pour être entendue, assez basse pour être discrète, elle les invita.


Mes chéris, il est temps ! Montez chapiteau et campement.

Lentement elle les regarda un à un descendre et se déployer en un ballet mille fois répété.

Une autre ville, une autre nuit, et demain…ils tendraient un miroir à leur âme.

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